Chaque année, des centaines de travailleurs perdent la vie sur leur lieu de travail en France. Ce n'est pas qu'un chiffre : derrière chaque statistique, il y a une famille dévastée, des collègues traumatisés, une entreprise mise en cause. Les données publiques, notamment le jeu de données sur l'évolution des accidents de service ou de travail sur 24 ans disponible sur data.gouv.fr, permettent de mesurer l'ampleur du phénomène et d'identifier les leviers d'action.
Le bilan 2024 : des chiffres qui interpellent
Le rapport 2024 de l'Assurance maladie-risques professionnels, publié en novembre 2025, dresse un tableau contrasté de la sinistralité au travail.
| Indicateur | 2021 | 2022 | 2023 | 2024 | Évolution 2023→2024 |
|---|---|---|---|---|---|
| Accidents du travail avec arrêt | 604 565 | 564 189 | 668 510 | 549 614 | -1,1 % |
| Accidents du travail mortels | 645 | 738 | 759 | 764 | +0,7 % |
| Accidents de trajet mortels | - | - | - | 318 | - |
| Maladies professionnelles | 42 000 | 44 500 | 47 400 | 50 598 | +6,7 % |
| Décès par maladie professionnelle | - | - | - | 215 | - |
| Total décès liés au travail | - | - | - | 1 297 | - |
Source : data.gouv.fr — Évolution des accidents de service ou de travail (ministère des Armées), complété par le rapport Assurance maladie-risques professionnels 2024. Données issues de data.gouv.fr.
Le constat est double. D'un côté, le nombre total d'accidents avec arrêt diminue légèrement, signe que les politiques de prévention portent leurs fruits dans certains secteurs. De l'autre, le nombre de décès continue de progresser, ce qui traduit probablement une gravité accrue des accidents qui se produisent encore.
24 ans de données : les tendances longues
Le jeu de données hébergé sur data.gouv.fr couvre la période 2001-2024, combinant les bilans sociaux (2001-2020) et les rapports sociaux uniques (2021-2024). Cette profondeur historique permet de dégager des tendances structurelles.
Sur la période 2001-2019 (avant la perturbation Covid), le nombre d'accidents du travail avec arrêt avait diminué d'environ 20 %. Cette baisse s'expliquait par la mécanisation de tâches dangereuses, le renforcement des normes de sécurité, la tertiarisation de l'économie et l'amélioration de la formation. Mais depuis 2021, la tendance s'est inversée sur les accidents mortels, avec quatre années consécutives de hausse.
L'héritage Covid : un effet masque
Les chiffres de 2020-2021 sont artificiellement bas en raison des confinements et du chômage partiel massif. Le rebond post-Covid a ramené les effectifs au travail sans que les dispositifs de prévention aient été pleinement remis en service. Certains spécialistes y voient une explication partielle de la hausse des accidents graves depuis 2022.
Les maladies professionnelles : la bombe à retardement
Avec 50 598 cas reconnus en 2024 (+6,7 %), les maladies professionnelles retrouvent leur niveau pré-Covid et continuent leur progression de long terme. Les trois catégories principales :
- Troubles musculosquelettiques (TMS) : représentent environ 87 % des maladies professionnelles reconnues. Dos, épaules, coudes, poignets — les TMS touchent massivement les secteurs de la logistique, de l'industrie et de l'aide à la personne. Hausse de 6,6 % en 2024
- Pathologies liées à l'amiante : malgré son interdiction depuis 1997, l'amiante continue de tuer. Les maladies liées à l'amiante sont en hausse de 8,5 % en 2024, avec un temps de latence de 20 à 40 ans entre l'exposition et la maladie
- Affections psychiques : burn-out, dépression, stress post-traumatique — les affections psychiques reconnues comme maladies professionnelles augmentent de 9 % en 2024. Elles restent sous-déclarées par rapport à leur prévalence réelle
Qui meurt au travail en France ?
Les accidents du travail mortels ne frappent pas au hasard. Le profil type de la victime reste remarquablement stable d'année en année :
- Homme (dans plus de 90 % des cas)
- Travaillant dans le BTP, l'agriculture, l'industrie ou le transport
- Ouvrier ou agent de maîtrise
- Salarié d'une PME (moins de 50 salariés)
- Victime d'une chute de hauteur, d'un écrasement ou d'un accident de la route
Les intérimaires sont particulièrement exposés : leur taux de fréquence d'accidents est deux fois supérieur à celui des salariés permanents. Le manque de connaissance des postes, les formations de sécurité bâclées et la pression de productivité expliquent cette surreprésentation.
La prévention : ce qui fonctionne
Les données de long terme montrent que la prévention fonctionne quand elle est systématique et financée. Voici les leviers qui ont fait leurs preuves :
| Mesure de prévention | Réduction des accidents estimée | Coût moyen |
|---|---|---|
| Formation sécurité à l'embauche | -30 à -50 % | 500-1 500 €/salarié |
| Document unique d'évaluation des risques (DUERP) | -20 % | 1 000-5 000 €/entreprise |
| Équipements de protection individuelle (EPI) | -40 % sur les blessures | 200-800 €/salarié/an |
| Automatisation des tâches dangereuses | -60 à -80 % | Variable (investissement lourd) |
| Culture sécurité (management impliqué) | -50 % | Faible (volonté managériale) |
Le rôle du CSE et du DUERP
Depuis la réforme de 2022, le document unique d'évaluation des risques professionnels (DUERP) doit être conservé pendant 40 ans et mis à disposition des anciens salariés. Le comité social et économique (CSE) joue un rôle central dans l'identification des risques et le suivi des mesures de prévention. Dans les entreprises de 50 salariés et plus, la commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT) est obligatoire.
Que faire si vous êtes victime d'un accident du travail
- Déclarez l'accident à votre employeur dans les 24 heures (ou faites-le déclarer par un collègue si vous êtes dans l'incapacité)
- Consultez un médecin qui établira un certificat médical initial décrivant les lésions
- Votre employeur doit déclarer l'AT à la CPAM dans les 48 heures et vous remettre une feuille d'accident du travail
- Conservez tous les documents : certificats médicaux, arrêts de travail, témoignages de collègues
- En cas de contestation, saisissez la commission de recours amiable de la CPAM, puis le pôle social du tribunal judiciaire
Open data et transparence : l'apport des données publiques
Le jeu de données du ministère des Armées disponible sur data.gouv.fr, bien que limité au personnel civil de la Défense, illustre une démarche de transparence qui mériterait d'être généralisée. L'Assurance maladie-risques professionnels publie également des données agrégées, mais les données brutes par entreprise restent confidentielles.
Plusieurs syndicats et associations réclament une publication systématique des taux de sinistralité par entreprise, sur le modèle de l'index d'égalité professionnelle. L'idée : permettre aux candidats à l'embauche de connaître le bilan sécurité de leur futur employeur avant de signer un contrat.
Données issues de data.gouv.fr. Licence Ouverte 2.0.
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